Dignité et durée : que faire de la sécheresse dans les Alpes ?
Le climat n'étant plus un accident, on doit nommer ce qu'il impose et y répondre avec dignité, plutôt que dans l'urgence. Car il faut bien durer.
L'AUTEUR | Séverin Duc est historien alpin et stratège territorial. Docteur de la Sorbonne et ancien membre de l'École française de Rome, il a consacré quinze ans de recherches aux dynamiques de pouvoir dans l'Arc alpin et au-delà : une thématique au cœur de sa trilogie en cours Les Alpes du futur. Il a fondé L'École de la Pente, une entreprise qui accompagne les territoires et les communautés de montagne.
🚠 LinkedIn | 📩 severin.duc@ecole-de-la-pente.chIl ne nous manque pas beaucoup d’informations, encore moins de chiffres. Nous savons déjà que la Suisse traverse un été 2026 aussi chaud que celui de 2003, et qu’à Viège (Valais), le thermomètre a affiché plus de trente degré pendant 50 journées.
Ce qui nous manque, c’est un positionnement qui permet de dépasser la sidération face au dérèglement du monde. Car il faudra bien, un jour, cesser de jouer les surpris face à la brutalité des temps nouveaux.
Pour ce faire, il est important de se ménager un espace psychique pour penser et redonner du sens au réel. En d’autres termes, comment retrouver des moyens de pensée et d’action quand nos choix peuvent engager notre identité, nos familles et nos territoires de montagne ?
1/15. Semblable aux reprises d’un combat de boxe, chaque saison livre un choc à métaboliser de nouveau. Bien-sûr, on peut esquiver un temps pour espérer gagner aux points. Cependant, on sait que la plus grande victoire serait de sortir du ring. Mais comment ?
C’est que nos vulnérabilités dépassent nos capacités de défense. Nos sociétés font corps avec les Alpes : dans presque toutes les vallées, les villes et les villages sont étendus de bas en haut, de large et en travers. Nous avons comblé les interstices, occupé les lits fluviaux, parfois même les bordures des couloirs et des ruisseaux. En forme de métaphore, on peut dire que notre corps a grandi beaucoup plus vite que notre système de couverture.
2/15. Aucune société n’est viable si elle s’installe dans l’urgence : l’angoisse, par son étymologie même (angustia, l’étroitesse) contient le risque d’une rétractation.
“Alors évacuons les montagnes !” entend-on parfois, mais pour aller où ? Dans l’aval déjà surchauffé ? Dans une métropole ? Le dérèglement climatique ne saurait légitimer le fantasme de reprogrammer, une nouvelle fois, les Alpes. La solution ne réside pas dans la doctrine de rupture : ce sera ici, dans la pente, que les choses se joueront.
En montagne, si l’on ne veut pas s’épuiser à repenser sa survie tous les six mois, la lucidité nous impose de déterminer des doctrines indexées sur le temps long. Ici comme ailleurs, la dignité et la durée sont les faces d’une même pièce de monnaie, celle qu’on appelle responsabilité.
3/15. Dès juin dernier, dans le canton d'Appenzell-Rhodes Intérieures, on a dû procéder à des pêches de sauvetage dans des ruisseaux en cours d’assèchement. On est allé chercher les truites, une à une, pour les mettre à l’abri ailleurs — un geste salvateur et minutieux.
Dans les alpages de Suisse romande, le même phénomène frappe. L’accès à l’eau est devenue une source d’inquiétude pour les éleveurs. Les animaux cherchent l’herbe, l’eau et l’ombre. Les vaches produisent moins de lait. Puis il faut décider — non pas de l’opportunité d’organiser ou non du ski d’été sur le glacier de Zermatt —, mais de savoir s’il faudra mener une partie de son cheptel à l’abattoir.
4/15. À l’échelle de la Confédération, près de sept mille vaches de plus ont été abattues en juin et juillet 2026 par rapport à la même période l’an passé. Derrière cette statistique froide, ce sont des centaines de décisions prises une à une, par autant d’éleveurs, faute d’une saison qui tienne ses promesses.
Au-desus de Vollèges (Valais), il a fallu se résoudre à un geste rare : une désalpe précoce, la plus marquée depuis quarante-sept ans. Redescendre le troupeau avant mi-septembre, parce que l’herbe ne repousse pas, parce que l’eau manque.
5/14. On imagine mal, de loin, ce que représente une telle décision. C’est un été qu’on referme avant son terme, un rythme de travail bouleversé du jour au lendemain, un troupeau qu’il faut reloger dans la chaleur des étables de la vallée, nourrir autrement, et une vie — historique, pastorale, financière, familiale, intime — qu’il faut recoudre… une fois encore.
Le même geste s’est répété en Gruyère, au Tyrol et ailleurs dans les Alpes. Ce n’est pas un accident local : c’est un même espace-temps — l’alpage —, un même écosystème de traditions et d’émotions qui se rétracte parce qu’il est au plus proche des données essentielles de la vie.
L’eau et l’herbe gouvernent l'alpage, et ce n'est pas un hasard si ce sont les agriculteurs qui, dès le mois d'août, doivent se résigner. D’autres secteurs peuvent encore faire comme si. Aucune illusion rhétorique, aucun “plan résilience”, aucune solution technique ne peut enrayer l’épreuve de la décision — une épreuve que seul affronte celui ou celle qui a, comme on dit, sa peau en jeu.
6/14. La canicule ne s’arrête pas aux éleveurs et à leurs troupeaux. Dans le Valais central, la question s’est posée sur les chantiers : comment préserver la santé de ceux qui travaillent sous le soleil ?
Un corps humain qui porte, qui creuse, qui construit sous quarante degrés n’est plus tout à fait le même corps qu’il y a dix ans, à la même saison, au même endroit. Son ressenti ne sera pas non plus celui d’un cadre en bureau climatisé.
7/14. En Suisse centrale, le canton de Schwyz a déployé récemment un Sonderstab wegen Trockenheit (soit un état-major spécial dédié à la sécheresse). Dans le manque, chaque usage de l’eau devient un choix collectif.
C’est dans cette épreuve que se révèle la cohésion des institutions et des communautés de montagne. Certains s’organisent avec solidarité : on partage la ressource restante, on s’entraide entre exploitations, on hiérarchise ensemble ce qui prime. D’autres se fissurent sur la question des arbitrages : qui passe en premier ? La sécheresse ne crée pas ces tensions — elle les révèle, brutalement, en accéléré.
8/14. Début août, en Valais, les partis politiques peinent à pleinement s’accorder sur une réponse unifiée à la sécheresse. Cependant, je pense qu’ils y parviendront, les faits démontrant que la communauté des décideurs a franchi un cap depuis la catastrophe de Blatten (mai 2025).
En revanche, à l’échelon fédéral, la situation est beaucoup plus inquiétante. La coupe projetée des crédits pour l’adaptation de la forêt au changement climatique est tombée comme une absurdité propre à notre époque. Chaque canton renvoyé à ses propres moyens face à un risque qui ne connaît pas de frontière administrative. C’est le triomphe du chacun pour soi, la Chaîne du Bonheur pour tous.
Pour économiser quelques dizaines de millions de francs, on refuse le soutien à des écosystèmes épuisés. Ce faisant, on expose les villes de l’aval, donc des actifs de plusieurs dizaines de milliards aux incendies, aux laves torrentielles et aux glissements de terrain. Le soin territorial n’est plus une variable mais la raison d’être de la décision politique.
9/14. Osons filer la métaphore : sur un ring, après quelques esquives, on peut bien encaisser un premier coup voire un deuxième. À l’impact du troisième, il faudra ajouter la somme des deux précédents. C’est donc sur un corps meurtri que le quatrième pleuvra. Enfin, l’arcade enflée fermera cet œil qui ne pourra anticiper le cinquième coup.
De même, le dérèglement climatique n’est pas linéaire mais cumulatif et exponentiel. Fonctionnant tantôt par à-coups (Blatten), tantôt par éreintement (une sécheresse), il laisse des psychés, des corps et des zones épuisés qui doivent encaisser de nouveaux coups avant même d’être remises sur pied.
10/14. Ainsi les feux de forêt, ainsi les insectes du bois. En 2024, quand je parcourais le Sud-Tirol, j'étais accablé de voir des pans entiers de versants ravagés par le bostryche — un insecte minuscule qui profite de l'affaiblissement des arbres pour achever ce que la sécheresse a commencé.
Deux ans plus tard, le même prédateur frappe le Valais central tandis que des forêts du canton de Schwyz ont perdu leurs feuilles en plein cœur de l'été.
Plusieurs faits, un même constat : la forêt de montagne, sur laquelle nous pensions pouvoir compter pour nous protéger, atteint à son tour ses limites.
11/14. Bien des cas mais partout, une récurrence. Le point d’appui qu’on croyait bien arrimé se révèle instable. Les décisions pèsent de plus en plus lourds. On est tenté soit de les esquiver, soit de prendre toujours les mêmes.
Ce qu’il faut, ce n’est pas une réponse de plus. C’est un filtre — une poignée de questions qu’on se pose avant, pour ne pas découvrir les réponses en pleine tempête.
Ce filtre vaut pour pour qui dirige un troupeau, une exploitation, un commerce de saison, une institution, une commune, une entreprise, et donc moi aussi — pour nous toutes et tous qui doivent composer avec ce que le réel va nous retirer. Immanquablement. Ici, nous dépassons de loin la notion de renoncement au profit de la prise de décision éclairée en temps de crise.
12/14. Le filtre de décision tient en trois temps : le but, la robustesse, la responsabilité.
Commençons par le but.
Suis-je en train de renforcer un levier territorial et communautaire ? Ce que je décide renforce-t-il une ressource stratégique ou prolonge-t-il une vulnérabilité déjà détectée ? Ainsi, on distinguera ici l’investissement de l’escalade de l’engagement.
Ma décision permet-elle de fixer un cap durable ? Ma décision permet-elle de se projeter dans l’avenir ou déplace-t-elle simplement un curseur dans un cadre inchangé ?
13/14. Ensuite, la décision suppose une mise à l’épreuve du temps, donc une robustesse face aux risques déjà identifiés.
Mon projet intègre-t-il les chocs et les pénuries possibles ? Ici, on doit bien faire la distinction entre les risques attendus des événements totalement imprévisibles. À ce titre, prévoir le pire semble parfois la meilleure façon de réussir car on augmente sa marge de sécurité.
Quels sacrifices devront être consentis, et quel est le cœur auquel on ne touchera qu'en dernier recours ? Autrement dit, qu’est-ce qui compte vraiment ?Anticiper les décisions douloureuses évite de devoir trancher au plus fort de la tempête et donc de céder à la pression.
14/14. Enfin, il est indispensable d’être très au clair sur ce qu’on met soi-même dans la décision. Bref, de répondre de ses décisions personnellement.
En effet, si ma décision hâtive, mal bricolée, est largement invalidée par les faits, qui en portera la charge ? Mes finances, mes biens, ma réputation, ma famille ? Ou bien des employés, la collectivité, les générations futures, la commune voisine ? Nassim Nicholas Taleb a dit les choses simplement dans Skin in the Game : moins on risque personnellement, plus on a tendance à mettre les autres en danger.
Ai-je pris le temps d’expliquer ma décision ? On sous-estime toujours la nécessité et la beauté de prendre son bâton de pèlerin. Une décision juste mais mal partagée peut conduire à autant de rejet qu’un mauvais choix. C’est là une des grandes vulnérabilités d’un décideur qui a trop confiance en lui. Expliquer aux autres et s’exposer à la discussion permet de mettre à l’épreuve ses propres certitudes. C’est pourquoi une communauté qui ne comprend pas la nécessité d'un effort finit toujours par le refuser.
On n’est pas vulnérable par manque de bonne volonté. Chacun tiendra, à sa façon — la truite qu'on sauve à la main, le troupeau qu'on redescend trop tôt, le corps qui travaille sous la chaleur, la forêt qui perd ses feuilles en plein été. Mais à quel prix ? Et dans quel état affronterons-nous le coup suivant ?
Voilà le vrai sujet : se doter d’une doctrine pour tenir debout au round suivant, plutôt que de le découvrir à mains nues. Comme c’est un travail collectif, rien ne se fera en un jour. Alors, il n’est jamais trop tôt pour s’asseoir autour d’une table, et commencer à réfléchir à ce qu’il faut faire.
Dans la pente, avec un peu de chance et surtout beaucoup de doctrine et de travail, on tiendra plus longtemps qu'on ne le croit.
En attendant, portez-vous bien.
Séverin Duc
📩 severin.duc@ecole-de-la-pente.ch








