Relever Blatten : un canton à l'avant-garde du soin territorial
La voie valaisanne (2/3). Comment le cadre juridique du Décret Blatten transforme la traditionnelle gestion des risques en stratégie de renaissance communautaire.

Auteur | Stratégie alpine | PhD Histoire
📚 Auteur de Les Alpes du Futur (Éditions Inverse, 2 vol.), je mobilise l’expérience historique pour éclairer les stratégies territoriales de demain.
🏔️ Dans mes mandats, je transforme la « politique de la pente » en leviers d’action pour les acteurs alpins.
👉🏻 Mon CV | 📩 severin.duc@backfuture.chPour la deuxième fois en un siècle, le Lötschental est le théâtre d’un basculement historique1. En 1913, le percement du tunnel du Lötschberg faisait entrer la puissance industrielle et la vitesse ferroviaire au cœur d’une vallée réputée « en marge »2. En 2025, la catastrophe de Blatten fait revenir les Alpes « idylliques » dans une réalité sans mise en scène : nous sommes les invités d’un monde géophysique radicalement hors de contrôle.
L’habitabilité de la montagne ne se négocie plus (seulement) par la prouesse technique, mais par la reconnaissance d’une vulnérabilité de notre vie en-haut. La richesse du Décret Blatten3 réside précisément dans la prise en compte de cette vulnérabilité (“la possibilité d’être blessé”, en latin)4.
Là où le droit classique dit l’encadrement de la société avec des concepts désincarnés, le Décret Blatten parle d’une « voix différente »5. Il illustre ce que Joan Tronto et Berenice Fisher nomment le care :
« Une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer et de réparer notre “monde” de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible »6.
C’est précisément ce changement de paradigme dans notre rapport à l’Alpe qu’explore le deuxième volet de notre série « La voie valaisanne ».
1/13. En proposant de « protéger les groupes vulnérables et fournir un soutien aux populations et aux collectivités publiques affectées » (Art. 1, al. 3, let. b), le Décret Blatten reconnaît que la catastrophe ne frappe pas une masse uniforme, mais des communautés dont la survie dépend de l’État.
Loin des discours linéaires de l’adaptation sous contrôle (qui sont des formes de déni du dérèglement en cours), le décret accepte la vulnérabilité d’une vallée. Chemin faisant, il ouvre l’accès, pour une communauté lésée, à ce que je propose d’appeler un droit au soin territorial. Le Lötschental n’est plus cette ressource prisée des touristes, mais un patient qu’il faut ramener à la pleine santé.
2/13. Là où le droit traditionnel se focalise sur le matériel — les digues, les routes, le béton — le Décret Blatten s’intéresse au « tissu social », et propose de « restaurer, dans la mesure justifiée par les circonstances et les besoins, les structures économiques, sociales, sanitaires ou environnementales perturbées. » (Art. 1, al. 3, let. c).
Restaurer ces structures, matérielles ou non, suggère qu’il faudra une route cantonale mais qu’elle ne suffira pas. Il faudra plus. Il faudra réparer la santé physique et mentale des habitants, ainsi que le tissu productif et leur milieu de vie. En d’autres termes, replanter des arbres, c'est soigner les services que la montagne rend aux humains.
3/13. En extrapolant, on est en droit de se demander si le soin particulier apporté à Blatten ne contient pas un retour (inconscient) aux sources (religieuses) du territoire entendu comme corps vivant dont il faut rétablir les fonctions vitales.
Vais-je trop loin si je dis que le Lötschental est devenu un territoire sacré ? Dans l'Antiquité, le sacer est ce qui est intouchable. Ici, l'État du Valais refuse de "profaner" le village en l'abandonnant ; il le sauve en actant sa reconstruction intelligente et le rétablissement de sa communauté.

4/13. La puissance d’évocation de la théologie politique nous a fait déborder de notre démonstration. À moins qu’il ne s’agisse de l’enjeu primordial…
Mais revenons, si vous le voulez bien, à l’interprétation concrète et située du Décret Blatten. Le décret assume pleinement que la commune de Blatten ne peut s’en sortir seule, et que l’action du Canton n’a de sens que si sa puissance est mise au service du local. Le décret prévoit d’« assurer une coordination efficace et efficiente entre les autorités cantonales et communales » (Art. 1, al. 3, let. a).
On sort du droit procédural pour entrer dans un « droit de la sollicitude » où chaque échelon de l’État se reconnaît lié à l’autre par le besoin d’une communauté. On peut penser que cette coordination n’est pas une simple question d’efficacité bureaucratique ; c’est aussi la mise en place d’une structure décisionnaire qui assume ses responsabilités.

5/13. Répondant à une question existentielle (loin de l’ordinaire législatif), le Décret Blatten a été forgé en un temps record (juin-décembre 2025). Dès les lendemains de la catastrophe, le Grand Conseil dépose une motion appelant à une réponse juridique rapide.
Dans la foulée, le Service administratif et juridique (dirigé par Rachel Duroux, que je remercie pour le temps qu’elle m’a consacré) du Département de la mobilité, du territoire et de l’environnement prend en main la rédaction du texte.
En septembre, le Conseil d’État en prend connaissance puis prend la parole7. Dans les semaines qui suivent, une Commission ad hoc émanant du Grand Conseil discute chaque article et propose des amendements. Finalement, le 18 décembre, le texte amendé est soumis au vote du Grand Conseil qui l’adopte à l’unanimité8.
La veille de Noël, le texte est publié sur le site officiel du Canton du Valais, soit 210 jours après la catastrophe.
6/13. Il semble qu’on ait eu conscience d’une chose : si la reconstruction doit prendre dix ans, la communauté de Blatten se dispersera et le village sera mort une deuxième fois. La vitesse peut donc se comprendre, moins comme une précipitation, mais plutôt comme une lutte contre l'érosion du lien social.
À titre de comparaison, vingt ans après Katrina, La Nouvelle-Orléans souffre toujours des douloureuses conséquences de la politique d’abandon du pouvoir fédéral, teintée d’attentisme et de mépris des plus faibles9.
Le Décret Blatten a choisi la proximité de la décision et réintroduit la vitesse comme une vertu politique et une forme de sollicitude envers ceux dont la vie est en suspens. Le Canton a accepté d’adapter son rythme de décision à la réalité physique de la pente.

7/13. L’unanimité du vote (112-0) ne doit pas faire illusion : ce n’est pas un plébiscite mou. Chaque article du décret a été passé au crible du débat, comme en témoignent les nombreux amendements venus affiner le texte initial.
Cette absence de “non” au tableau final souligne que le rétablissement de la communauté est un impératif catégorique qui sollicite une culture politique commune.
Par exemple, les Art. 18 et 20 (objet de nombreux débats) réduisent certes les délais de recours, mais ils réorganisent surtout le temps pour sauver une communauté. Le soin n'est pas un passage en force mais une accélération coordonnée pour préserver les fonctions vitales.
8/13. La notion de “risque raisonnable” (Art. 26-27) permet, d’autre part, d’encadrer les démarches extraordinaires des autorités compétentes, et non leur donner un blanc-seing. En effet, l’accélération du processus de rétablissement ne signifie pas l’absence de procédure ni la disparition de la Clause générale de Police.
Elle pose implicitement la question fondamentale relative à l’État de droit. Jusqu’où peut-on prendre un “risque raisonnable” au nom du salut public sans sacrifier les garanties individuelles ? C’est le dilemme tragique du soin : parfois, pour sauver le corps, il faut trancher.
Là où certains peuvent craindre la légalisation d’une sorte de Far West, on est en droit de voir une lutte contre une deuxième mort, par la procédure cette fois-ci.

9/13. L’État se porte au chevet d’une des treize étoiles du Valais. Sans qu’il le dise aussi explicitement, j’ai envie de dire qu’il réactive le contrat social valaisan : l’État n’est souverain que par la vitalité de ses composantes historiques.
En réparant une vallée, le législateur ne fait pas que du génie civil ; il prend ses responsabilités en assurant la survie d’un modèle où chaque district (le dizain de nos livres d’histoire) constitue une cellule autonome et indissociable de la fierté cantonale.
10/13. Le soin ne s’arrête pas aux victimes directes de l’éboulement ; il remonte la chaîne de commandement jusqu’aux responsables du rétablissement.
Face aux saccades géologiques, les décideurs alpins seront de plus en plus exposés aux risques de paralysie ou d’épuisement mental. Seul un système élaboré de coordination et doté de finances suffisantes peut protéger l’institution d’un burn out collectif.
C’est une des audaces les plus subtiles du texte : reconnaître la vulnérabilité des institutions ordinaires, sortir de l’ère de la gestion sectorielle morcelée et traiter sur mesure la complexité territoriale d’un désastre hors-norme.

11/13. La volonté d’agir se traduit par la création du Groupe de coordination cantonal Blatten 2030 (Art. 5), effective depuis le 13 février 202610. Centraliser les mesures dans les mains d’une task force permet de transformer une administration réactive en une sentinelle lucide.
Rendre possible la capacité et la lucidité de décision, c’est garantir que l’État restera debout, même quand le terrain se dérobe. L’enjeu sera de coordonner les efforts du groupe cantonal avec ceux de la commission communale de Blatten chargée d’être force de proposition (choix du nouveau site, reconstruction du village, etc.).
12/13. C’est que le soin ne saurait être une mise sous tutelle. L’Art. 5 le prouve en maintenant la commune comme requérante de son destin, disposant elle-même de sa propre commission. C’est ici qu’on peut mobiliser le concept de « tuilage », une forme de chevauchement protecteur entre plusieurs institutions.
L’État prête son bouclier juridique et financier, mais laisse à la communauté de Blatten le soin de définir le futur au lieu de l’infantiliser ou de la maintenir dans une position de victime. Pour soigner un patient, il faut lui donner une capacité d’action, car le soin authentique vise l’autonomisation.
Du reste, sans communautés locales capables de « faire par elles-mêmes », l’État ne gérerait plus que des communautés perfusées et des territoires moribonds. Ce ne peut être une stratégie de longue durée, surtout pas pour un territoire millénaire comme le Lötschental, dont le col est un lieu de passage primordial depuis 4000 ans au moins.

13/13. Un territoire alpin n’est pas une carte postale à usage récréatif mais un espace aménagé par et pour une communauté humaine. Pour que celle-ci tienne la distance jusqu’à la reconstruction, le soin consiste ici à protéger la continuité du lien social.
Peu importe où sont les habitants de Blatten aujourd’hui, la commune doit continuer d’exister. C’est le sens de l’Art. 11 (qui permet aux autorités de siéger hors de leur territoire si celui-ci est impraticable) et de l’Art. 25 (les élèves rapatriés à Wiler et Kippel, peu importe leur effectif, ne verront pas leurs classes fermer).
En somme, le décret protège la communauté humaine de Blatten en attendant son retour un peu plus haut mais au seul endroit qui compte : dans la pente.

Mise au service d’une vallée habitée depuis le Néolithique, l’énergétique du Décret Blatten propulse le Valais à l’avant-garde juridique du soin territorial. Le « retour à la normale » prôné par l’Art. 1 se trouve dépassé par la puissance transformatrice du dispositif : désormais, dans le Lötschental, seule une présence attentive et courageuse face au risque permettra aux populations de durer.
Gageons qu’elles y parviendront.
À travers ce que je nomme la « politique de la pente » — cette verticalité qui impose un rythme territorial radicalement différent de celui de la plaine — le Décret donne naissance à un monde alpin qui n’attend plus le retour au calme, mais qui apprend à habiter l’instabilité avec dignité.
Au-delà du cas local, ce texte dessine les contours de la gestion des Alpes de demain. Ce sera l’objet de notre troisième et dernier article consacré à la « voie valaisanne ».
En attendant, portez-vous bien.
Séverin Duc
Auteur | Stratégie alpine | PhD Histoire
📚 Auteur de Les Alpes du Futur (Éditions Inverse, 2 vol.), je mobilise l’expérience historique pour éclairer les stratégies territoriales de demain.
🏔️ Dans mes mandats, je transforme la « politique de la pente » en leviers d’action pour les acteurs alpins.
👉🏻 Mon CV | 📩 severin.duc@backfuture.chCet article original est publié sous licence Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0). Vous êtes libre de partager cet article original, à condition de citer son auteur et la source, de ne pas le modifier et ne pas l’utiliser à des fins commerciales. © Séverin Duc — Back/Future — 2026.
Werner Bellwald, “Lötschental”, Dictionnaire historique de la Suisse (lien) : “En 1913, l’ouverture du tunnel du Lötschberg a raccordé la vallée au réseau ferré international. La route carrossable fut prolongée jusqu’à Kippel en 1918-1920.”
Canton du Valais, Décret pour la gestion des conséquences des événements naturels ayant touché le Lötschental adopté “en lecture unique par 112 voix contre 0 et 16 abstentions”, 18.12.2025 (lien).
Pour reprendre une expression fameuse de Carol Gilligan, Une voix différente. Pour un éthique du care, Paris, Flammarion, 2008 (1ᵉ éd. anglaise, 1982).
Pour la citation, Joan Tronto, “Care démocratique et démocraties du care”, dans Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman (dir.), Qu’est-ce que le Care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2021, p. 37 (lien). Pour observer les traductions spatiales du care, voir Michel Lussault, “Porter attention aux espaces de vie anthropocènes. Vers une théorie du spatial care”, dans Rémi Beau et Catherine Larrère, Penser l’Anthropocène, Paris, Presses de Sciences Po, p.199-218 (lien).
Canton du Valais, Gestion des événements naturels ayant touché le Lötschental - Projet de décret adopté par le Conseil d’Etat, Communiqué, 30.09.2025 (lien).


