Trouver sa bonne étoile : la responsabilité de tenir la pente
Qu’est-ce qui fait office d'étoile et de cap pour une communauté de montagne qui a déjà tout réussi matériellement, mais qui fait face à une crise existentielle ?
L'AUTEUR | Séverin Duc est historien et stratège territorial. Docteur de la Sorbonne et ancien membre de l'École française de Rome, il a consacré quinze ans de recherches aux dynamiques de pouvoir dans l'Arc alpin et au-delà, une thématique au cœur de sa trilogie en cours Les Alpes du futur. En 2026, il a fondé L'École de la Pente, une entreprise qui répond à la complexité des défis des communautés de montagne par la stratégie alpine et l'ingénierie territoriale.
🚠 LinkedIn | 📩 severin.duc@ecole-de-la-pente.chTout a commencé à Neuchâtel. Dans une de ces nombreuses boîtes à livres de la ville, je tombe sur le Mermoz de Joseph Kessel (sa réédition datée de Lausanne, 1961, et non l’originale de Paris, 1938). Je me dis pourquoi pas et, deux pas plus haut, je m’en vais le parcourir sur un banc rouge du Jardin botanique.
Ce livre a finalement accompagné mes dernières semaines de printemps.
Avec son Mermoz, Kessel souhaitait honorer la mémoire de son ami mort en 1936 dans l’Atlantique alors qu’il était aux commandes de La Croix-du-Sud. Dans l’exercice de sa passion, Mermoz aurait trouvé un sens à son existence : des chefs, des équipes et des camarades (dont Saint-Exupéry) et finalement un métier à la mesure de sa quête d’absolu. Toutefois les choses ne se passèrent pas comme prévu…

1/12. Ensorcelés par les tableaux Excel, nous n’avons plus le temps de regarder ici et maintenant, encore moins de voir loin, en amont comme en aval. Pourtant, bien des questionnements éthiques et pratiques ont déjà été posés par les hommes et les femmes du XXᵉ siècle.
À ce titre, les décennies 1920-1930 sont proches de la nôtre, non seulement pour la montée des radicalités, mais aussi et surtout pour les grandes désorientations qui travaillèrent le corps social et qui furent à l’origine d’un profond brouillard intellectuel et politique.
Les cartes semblaient rebattues, et le jeu nouveau, totalement inconnu. Pour nous, aujourd’hui, ce sont des déjà-vus tragiques : il faut donc en faire un trésor et en tirer des leçons utiles.
2/12. Rien que pour les efforts qu’ils livrèrent, il faut connaître et lire les aviateurs français des années 1920. Et puis, cette aventure a comme un parfum d’enfance, quand à la maison des grands-parents, proche de l’aérodrome de Challes-les-Eaux, j’entendais des moulins métalliques plus récents faire écho à la Combe de Savoie.
Les pilotes de la Ligne se situaient à la pointe d’un défi technique et historique : établir une liaison constante entre Paris et Santiago du Chili, via Casablanca, Dakar, Natal, Rio et Buenos Aires. Les coffres remplis de courrier, ils volèrent au départ sur des Bréguet 14 puis sur des Latécoère, littéralement à l’aveugle, de plus en plus de nuit, sans radio, au-dessus de mers et de reliefs cartographiés sans précision.

3/12. La Société des lignes Latécoère (1918) puis la Compagnie générale aéropostale (1927) et enfin Air France (1933) portèrent ce projet ambitieux, pour ne pas dire téméraire.
Au cœur de l’entre-deux-guerres, des centaines de pilotes, de mécaniciens et d’ingénieurs étendirent le domaine de l’aviation et confrontèrent l’humanité à des problèmes inédits. Pour beaucoup, c’était évident, les structures mentales de l’époque se trouvaient dépassées par l’ampleur des réalisations.
“Si nous croyons que la machine abîme l’homme, c’est que, peut-être, nous manquons un peu de recul pour juger les effets de transformations aussi rapides que celles que nous avons subies. Que sont les cent années de l’histoire de la machine en regard des deux cent mille années de l’histoire de l’homme ?
[…]. Tout a changé si vite autour de nous : rapports humains, conditions de travail, coutumes. Notre psychologie elle-même a été bousculée dans ses bases les plus intimes.”
Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, dans Du vent, du sable et des étoiles. Œuvres, A. Cerisier (éd.), Paris, Gallimard, 2018, p. 637.
4/12. On le voit, certains protagonistes furent aussi des narrateurs engagés. On doit à Mermoz Mes Vols (1936), à Kessel, sa biographie (1938) et à Saint-Exupéry d’avoir métabolisé les transformations culturelles induites par l’aviation, de Courrier Sud (1929) au Petit Prince (1943), en passant par Terre des hommes (1939).
Cependant, avant d’ouvrir l’épais dossier que constitue Saint-Exupéry (1900-1944), la trajectoire de Jean Mermoz mérite qu’on s’y attarde un instant (1901-1936). En 1938, Joseph Kessel nous apprend qu’à l’image d’un certain nombre d’hommes de sa génération, le métier agissait pour Mermoz comme une réponse existentielle.
“Heureux sont les hommes qui rencontrent soudain, dans la révélation d’un métier, l’assouvissement de leurs désirs jusque-là incertains et la règle pour laquelle ils sont faits. Mais plus heureux encore ceux qui, riches de passions contradictoires, trouvent dans ce métier leur propre clef, la solution de leur être intérieur et le point d’équilibre qui les déchirent !”
Joseph Kessel, Mermoz, Éditions Rencontre, Lausanne, 1961, p. 42 [1ère éd. Paris, Gallimard, 1938].
5/12. Jean Mermoz est une figure particulière de l’aviation française. Il passe ses brevets de pilote dans l’armée puis rejoint les lignes Latécoère sous la direction de Didier Daurat (1924), puis celles de l’Aéropostale (1927).
Surnommé “l’Archange”, Mermoz va ouvrir et parcourir des voies aériennes majeures mais périlleuses : survol du Sahara (de Casablanca à Dakar), traversées de la cordillère des Andes puis de l’Atlantique Sud.
Avec ses camarades, dont Antoine de Saint-Exupéry, Mermoz développe une mystique du métier fondée sur l’excellence technique, l’amour du travail bien fait et la maîtrise de machines puissantes face aux éléments. Cet engagement collectif, qui poussait à ne jamais compter ses heures, trouvait dans le risque et le sacrifice un sens absolu à l’existence.

6/12. Dans un contexte de crise économique mondiale, l’effondrement financier de l’Aéropostale (1931) puis le rachat de ses actifs par la nouvelle Air France (1933) placent Mermoz dans le plus grand des désarrois.
Perdant les cadres rassurants de son existence, Mermoz cède au culte du chef et au vertige de l’ordre national. Il se rapproche des Croix-de-Feu (du colonel de La Rocque) puis du Parti Social Français (PSF) dont il devient le vice-président. Finalement, le 7 décembre 1936, Mermoz et son équipage s’abîment à bord d’un hydravion transatlantique, La-Croix-du-Sud.
“Nous devons défendre notre dignité et nos sacrifices jusqu’à l’épuisement de nos forces et, s’il le faut, de notre propre vie.”
Jean Mermoz, Mes vols, Paris, Flammarion, 2011, p. 119 [1ère éd. 1937].
7/12. Dans les années 1920-1930, par sublimation du gâchis de 14-18 ou par fascination de toute sorte, beaucoup se replient à l’ombre d’un chef, dans l’action pure et l’héroïsme de la camaraderie. Conjugué aux frustrations de la crise de 1929, ce terreau devient toxique pour ceux qui, en colère, vont en appeler à la mise en place d’un certain ordre.
Or, l’histoire le prouve, la radicalité est intenable car elle ne cherche pas à durer, encore moins à s’ancrer dans la Cité démocratique : elle cultive la coupure. De nos jours, c’est précisément la recherche d’une zone d’équilibre stable, fut-elle en mouvement, qui doit nous intéresser alors que nos montagnes sont ébranlées par le dérèglement climatique.
Ménager un espace de rencontre entre l'élan de l'action, le respect du collectif et la préservation du milieu physique peut permettre d'éviter que l'excellence de nos savoir-faire ne s'abîme dans l’automatisme, le déni ou le ressentiment.
Antoine de Saint-Exupéry nous permet de sortir de l’ornière.

8/12. En 1926 comme en 2026, l’esprit individuel ne peut se déployer durablement s’il ignore la permanence de communautés plus vastes, de même que la force de ces dernières s’étouffe si elle refuse le courage de soigner son avenir.
Au cœur des grandes désorientations que l’Europe éprouve, Antoine de Saint-Exupéry montre qu’il est possible d’œuvrer à l’avant-garde sans tomber dans le ressentiment et la colère. Pour commencer, il accepte la douleur des temps présents, s’attache à un travail minutieux pour les comprendre et, ne serait-ce qu’un peu, pour en reprendre la maîtrise intellectuelle :
“L’énorme absurdité des temps présents me pèse sur le cœur. C’est bien toujours la même chose : l’époque présente n’est pas pensée. Parce que tout a évolué beaucoup trop vite, depuis cent ans, et que la pensée est une digestion trop lente. Imaginez le physicien, auquel on apporterait en vrac, d’un seul coup vingt décimales nouvelles des phénomènes connus, et mille phénomènes nouveaux : le problème le dépasserait.”
Lettre à Nelly de Vogüe [Orconte, 21.12.1939], dans A. de Saint-Exupéry, Du vent, du sable et des étoiles, op. cit., p. 753.
9/12. Saint-Exupéry ne traverse pas son époque de gaité de cœur, mais il admet que la Cité, fût-elle lente, complexe, éprouvante, mérite qu’on se batte pour elle.
Cela lui permet de donner un sens humain à la technique. Pour Saint-Exupéry, elle n’a de valeur que si elle révèle ou crée des liens. Par exemple, l’avion ne doit pas être un outil de coupure ou de puissance mais un instrument de relation, un moyen de mettre les humains en contact.
“L’usage d’un instrument savant n’a pas fait de toi un technicien sec. Il me semble qu’ils confondent but et moyen ceux qui s’effraient par trop de nos progrès techniques. Quiconque lutte dans l’unique espoir des biens matériels, en effet, ne récolte rien qui vaille de vivre. Mais la machine n’est pas un but. L’avion n’est pas un but : c’est un outil. Un outil comme la charrue.”
A. de Saint-Exupéry, Terre des hommes, dans Du vent, du sable et des étoiles. Œuvres, op. cit., p. 637.
10/12. Mais qu’est-ce qui peut encore faire office d’étoile et de cap pour nos communautés de montagne, alors qu’elles ont déjà tout réussi techniquement ? Saint-Exupéry rappelle que face aux défis, l’amour du métier et du travail bien fait est fondamental, mais qu’il doit prendre une dimension nouvelle.
En ce sens, il est dommageable que cette ferveur soit la grande absente des discours projetés sur les Alpes actuelles. Par peur du lendemain, on oublie toute la dignité des métiers de la montagne : la responsabilité de tenir dans la pente.
“Sa grandeur, c’est de se sentir responsable. Responsable de lui, du courrier et des camarades qui espèrent. Il tient dans ses mains leur peine ou leur joie. Responsable de ce qui se bâtit de neuf, là-bas, chez les vivants, à quoi il doit participer. Responsable un peu du destin des hommes, dans la mesure de son travail.”
A. de Saint-Exupéry, Terre des hommes, op. cit., p. 637.
11/12. On risque toujours de tomber dans la facilité un peu hautaine (”il faudra s’adapter”) si on ne prend pas le temps de fabriquer les outils pour penser la mutation des montagnes à travers l’engagement de ses habitants.
Ce sont les compétences dont on dispose aujourd’hui, dans nos mains, qui permettront de faire advenir celles de demain. Avec le dérèglement en cours, qu’il s’agisse du barrage, du pont, de la forêt, du téléphérique, de la commune, de l’exploitation agricole, de l’école ou du domaine touristique, les métiers en montagne exigent une éthique renouvelée.
En d’autres termes, les montagnards seront les premiers bénéficiaires d’un plan de vol dressé par leur soin.
12/12. Dans le brouillard des années 2020, la tentation est grande d’administrer la montagne d'en bas. Cette extériorité produit souvent incrédulité, parfois désorientation et colère.
Prendre soin de la pente et de ses métiers aujourd’hui, c’est refuser de réduire la montagne à un tableau d’indicateurs chiffrés. À l’école de Saint-Exupéry, on apprend à soigner les institutions historiques, les communes, les associations, les solidarités de vallées, et à conforter les communautés dans leur capacité à penser et faire advenir leur avenir.
Quand il existe une chance sur mille pour qu’il fasse 30 degrés pendant toute une semaine de mai 2026, et que cela se produit, c’est bien de boussole éthique et existentielle qu’il faut parler1.
Le problème des Alpes de la décennie 2020 n’est pas un manque d’outils techniques — ils sont excellents. Il réside plutôt dans les difficultés à tracer de nouveaux plans de vol, donc à s’assigner un cap.
Résoudre les doutes posés par la grande désorientation contemporaine exige un travail de tissage vers ce qui compte : le replat, les lieux de vie, les métiers, les communautés, la pente, le ruisseau. C’est ce cheminement concret qui permettra aux montagnards de traverser le brouillard, et d’y apercevoir leur étoile.
“Il s'agit d'un événement sans précédent, millénaire, avec de l'ordre d'une chance sur 1 000 de survenir à cette période de l'année”, dans Audrey Garic, “‘Cet épisode de chaleur est un événement sans précédent’, prévient le climatologue Christophe Cassou, Le Monde, 25.05.2026 ; Léa Deseille, “L'Europe suffoque sous ‘une vague de chaleur exceptionnelle’”, Toute l’Europe, 26.05.2026.



