Le Décret Blatten : une voie valaisanne pour les Alpes ?
Le Valais invente le droit alpin du XXIe siècle : une troisième voie entre l’abandon et l'épuisement. Le Décret Blatten prouve que la montagne reste une terre d’avenir.
📚 Docteur en histoire, je suis l’auteur de plusieurs livres dont la trilogie en cours Les Alpes du Futur (disponibles aux Éditions Inverse).
🏔️ L’expérience historique est l’un des moteurs les plus puissants des Alpes et de l'intelligence territoriale.
🎙️ Je promeus cette conviction forte dans mes écrits, mes conférences et mes missions de conseil.
🇨🇭❤️🇫🇷 Mes offres sont sur mon site, et mon CV est sur Linkedin. Pour en discuter, n’hésitez pas à m’écrire à l’adresse suivante : severin.duc@backfuture.frS’il est un territoire alpin qui mérite qu’on lui apporte un soin particulier, c’est bien le canton du Valais. La tragédie de Crans-Montana a clos une année rudoyée par la destruction de Blatten (28 juin). Au-delà de l'émotion, la prise de hauteur rationnelle est indispensable pour tenir et dépasser le choc. Ce réflexe doit devenir la norme face à la "polycrise" durable des Alpes, à la confluence du changement climatique et de l’instabilité des ressources.
Dans ce contexte, je vous propose d’analyser un texte de loi qui fera date : le Décret Blatten (de son vrai nom Décret pour la gestion des conséquences des événements naturels ayant touché le Lötschental), adopté le 18 décembre 2025 par le Grand Conseil valaisan1.
À mes yeux, ce décret ouvre ce que je propose d’appeler une “voie valaisanne” pour les Alpes. Pour le démontrer, j’emploierai trois articles.
Aujourd’hui, je présenterai le décret puis le situerai dans l’histoire alpine en montrant qu’il évite deux écueils majeurs.
La prochaine fois, j’analyserai le texte en profondeur pour montrer les réponses qu’il apporte aux défis de nos montagnes.
Pour conclure, je démontrerai que ce décret doit être le prélude à une politique territoriale ambitieuse : la contrainte climatique comme moteur de prospérité.
1/13. Pendant qu'une partie de l'écosystème alpin s'arrime toujours aux moteurs fatigués du développement du XXᵉ siècle (l’infrastructure, les flux, la croissance, les Jeux olympiques, etc.), le canton du Valais vient d'opérer une bascule historique. Accrochant le train du XXIᵉ siècle, il tirera les meilleurs fruits des décennies à venir.
Avec le Décret Blatten, le Valais cesse de gérer l'inattendu dans un monde supposé linéaire (la catastrophe ponctuelle regrettable ; on intervient, on nettoie, on passe à autre chose) pour affronter l'inéluctable dans une montagne structurellement instable.
Les Valaisans ne se contentent pas de réparer mais réorganisent l'équilibre entre l'habitabilité des versants, la sécurité des communautés et… la gouvernance cantonale.
2/13. Le Décret tire sa puissance principale du fait qu’il est adopté par l’échelon politique le plus adapté aux Alpes : l’État régional héritier des structures médiévales et doté aujourd’hui d’une juridiction de 5 à 10 000 km² (canton de Berne, comté de Tyrol, duché de Savoie, etc.).
Ce type de structure politique est le produit d’une maille en trois dimensions : plusieurs vallées structurantes et des points de passage obligés (cluses, tunnels et cols).
Sur cette maille, des communautés se sont déployées et s’organisent entre un chef-lieu capable de commander, des villes secondes dynamiques et des hautes-terres entreprenantes.

3/13. Toutefois, ce cadre géo-historique ne serait rien s’il ne se prolongeait, aujourd’hui, dans une gouvernance équilibrée. En évitant deux formes de gouvernance inadaptées aux défis alpins du XXIᵉ siècle, le Décret Blatten donne l’exemple.
D’une part, il échappe au centralisme français qui, sans souplesse ni vision, capte une bonne partie des ressources des Alpes. Ce faisant, Paris entrave les capacités de décision et d’innovation, d’action et de réaction des territoires de montagne. En l’espèce, un Lötschental français aurait pu être mis sous cloche par un super-préfet doté de pouvoirs d’exceptions et flanqué d’une bureaucratie apolitique.
D’autre part, le Valais ne subit pas l’autonomisme fragmenté du canton des Grisons, dont la gouvernance est pulvérisée dans une centaine de communes jalouses de leurs prérogatives. Si Blatten avait été dans les Grisons, la commune aurait tenu à se débrouiller seule, entre finances locales obérées et aides cantonales au compte-goutte.
4/13. Le Valais propose une “troisième voie” : un pilotage cantonal qui respecte l’âme et les droits de la communauté de Blatten.
Mais pourquoi avoir produit un décret ad-hoc ? Le cadre légal existant ne suffisait-il pas ?
Depuis 2014, la gestion du “risque inattendu" en Valais repose sur la Loi sur la protection de la population et la gestion des situations particulières et extraordinaires. Ladite LPPex permettait (et permet toujours) d’activer des moyens importants en cas de “situation particulière” (Crans-Montana) ou de “situation extraordinaire” (Blatten)2.

5/13. La polycrise actuelle — où l'urgence climatique percute l'enlisement administratif des pouvoirs centraux et la fragilité financière des communes — a obligé le législateur à dépasser la seule gestion d'urgence prévue par la LPPex.
Il fallait plus, mieux… et vite. Le 30 septembre 2025, soit trois mois après la catastrophe gérée par la LPPex, le Conseil d'État a fait savoir qu’il ne s'agissait plus de réagir, mais de se tenir prêt à un autre Blatten3.
Dit avec mes mots, l’exécutif valaisan a compris que Blatten ne parlait pas seulement de la survie de Blatten, mais de la vie en Valais, dans la durée. Implicitement, si j’ose dire, il exprimait une métaphysique de l’habitabilité de la montagne.

6/13. Pour comprendre l’audace de cette voie valaisanne (l’intégration du risque structurel des territoires alpins dans une politique cantonale), il faut distinguer les quatre piliers du Décret Blatten :
L’unité de commandement. L’État cantonal ne subventionne pas la reconstruction. Il la pilote via une “feuille de route” unique pour la “reconstruction de Blatten” tout en faisant confiance à la communauté locale (Art. 5 et suivants).
Le bloc budgétaire. Pour pouvoir agir, l’Article 15 dote le canton d’un crédit-cadre immédiat de 30 millions pour rétablir les voies vitales de la vallée et éviter l’effondrement financier de la commune.
La préservation du futur de la communauté. Les écoles de Kippel et Wiler demeureront ouvertes “indépendamment des effectifs”. Lapidaire, cet Article 25 montre ce qu’est un pouvoir alpin à la hauteur des enjeux.
Le risque raisonnable. L'État acte la fin du mythe du « risque zéro ». En légalisant l'acceptation d'une part de danger, l’Article 27 place la survie de la communauté (sur site ou ailleurs, on peut l’imaginer) au-dessus du principe de précaution. C'est l'acte fondateur de l'habitabilité sous contrainte : accepter l'incertitude pour ne pas disparaître.
7/13. Le Décret Blatten n’est pas un bricolage administratif, ni produit une zone d’exception débridée, comme on peut en voir après une catastrophe. Elle est l’expression de ce que j’aime appeler une « politique de la pente ».
Pour mesurer l'audace de ce texte (qui a des impensés dont parlera la fois prochaine), il faut le replacer dans la filiation des tragédies alpines. Nous verrons comment il s'extrait de deux impasses historiques : l’impuissance du centralisme italien dans la Valteline (1987) et l’épuisement du communalisme grison à Bondo (2017).
8/13. Le 28 juillet 1987, en aval de Bormio (Valteline), la vallée étroite de Pola est ruinée à jamais par l’effondrement du Monte Zandila : 40 millions de m³ (quatre fois plus que Blatten) détruisent cinq localités (dont Sant’Antonio Morignone) et causent la mort de 53 personnes. Les masses rocheuses entravent l’écoulement de l’Adda et menacent toute la Valteline d’un tsunami. En attendant la vidange du lac, des évacuations massives sont donc ordonnées.
En apparence, tout semble aller vite. Dès le lendemain de la catastrophe, on crée une “Commissione Valtellina” pour qu’elle propose des “mesures d’urgence”. Mais elle rend les conclusions de son travail… un an plus tard4. Puis, il faut attendre deux ans de plus pour que le gouvernement produise une loi sur mesure.
La catastrophe révèle l’impuissance de l’État italien qui prétend au commandement des opérations. Dans les faits, il est paralysé par la verticalité distante de son pouvoir et un circuit législatif indifférent au sort des communautés.

9/13. Trois années après le drame, en mai 1990, le dédale législatif romain produit la Legge Valtellina (102/90) dont les objectifs sont “la ricostruzione e la rinascita [renaissance] della Valtellina e delle adiacenti zone”5. Plus de 2 400 milliards de lires (à l’époque, 1,2 milliards d’euros) sont débloqués ; des pouvoirs spéciaux sont créés ; la Protezione civile prend la forme qu’on lui connaît aujourd’hui.
Une décision radicale est aussi prise : Sant’Antonio Morignone est décrétée “zone rouge”. Contrairement au canton du Valais qui cherche un “retour à la normale durable” (Art. 1 du Décret Blatten), l’État italien opte pour la sécurisation de la Valteline sans égards pour la communauté de Sant’Antonio.
Privée de son village et de son histoire, de sa mémoire et ses morts, elle ne bénéfice pas non plus d’un nouveau site d’implantation. Elle devient une diaspora de la montagne relogée au cas par cas. Le site du village est désormais celui d’une série d’ouvrages sécurisant le cours de l’Adda.

10/13. Trente ans plus tard dans les Grisons, le 23 août 2017, le Piz Cengalo s’effondre : 3 millions de m³ de granit percutent un glacier, déclenchant une lave torrentielle qui dévaste le Val Bondasca et emporte 8 randonneurs.
Le village est largement sauvé car les volumes en jeu sont inférieurs de trois fois à ceux de Blatten et de treize fois vis-à-vis de la Valteline. Cependant, ses infrastructures routières sont anéanties et son flanc est exposé mortellement à tout nouveau péril venant du Val Bondasca.

11/13. À Bondo, ni la Confédération helvétique ni le Canton des Grisons ne sont à la manœuvre mais bien la Commune de Bregaglia (dont Bondo fait partie).
Attachée à son autonomie, elle va produire une réponse fragmentée, coûteuse et sans doute épuisante pour l’équipe municipale composée d’habitants. Pour s’en rendre compte, il faut lire les décisions de l’Assemblée communale.

12/13. À Vicosoprano, le 14 décembre 2017, soit quatre mois après la catastrophe, l’Assemblée vote à l’unanimité “un crédit de 140 000 CHF pour un projet préliminaire […]. La Confédération et le Canton subventionnent 55 % des coûts du projet“6. La somme est dérisoire. Il faut des millions.
La Commune est rapidement dépassée par la gestion comptable de la catastrophe. Le 15 mars 2018, le Conseil communal valide l’engagement de Gredig + Partner AG, un cabinet privé de Coire pour gérer le budget de reconstruction7. Cette décision est rendue publique le 14 juin suivant, en même temps que les étapes et les coûts des travaux dont voici mes calculs.
13/13. Si la souveraineté communale permet à Bregaglia de dessiner sa propre feuille de route (projet Bondo II), elle se mue en épuisement administratif dès lors que chaque étape du rétablissement se fragmente en une suite de micro-crédits votés en assemblée.
De chantiers en chantiers, Bondo devient un village-citadelle sous surveillance permanente. Si le communalisme empêche heureusement toute prise de décision radicale, il transforme le village en sentinelle angoissée au débouché d’un entonnoir alpin menaçant.

En décembre 2025, le Valais a refusé de choisir entre l’effacement de Sant’Antonio et l’épuisement de Bondo. Il a proposé une troisième voie : celle d’un canton partenaire qui utilise sa force régalienne pour garantir le rétablissement d’une communauté mise à terre.
En somme, une voie valaisanne.
Comment ce rétablissement s’opérera-t-il ? Se fera-t-il sur les décombres de l'ancien site ou sur le versant épargné ? Ou ailleurs ? L’avenir le dira, mais c'est un avenir que le Valais s'est offert par le Décret Blatten. En légalisant le risque et en simplifiant l'action, le législateur a redonné au politique une flexibilité que la géologie menaçait de lui confisquer.
Le Décret Blatten ne prendra tout son sens historique, cependant, que s’il est compris comme le premier jalon d'une ambition plus vaste. C’est ce que nous explorerons dans les volets suivants : après avoir disséqué l’architecture interne du texte, nous verrons comment les États alpins doivent penser leur prospérité, non plus contre l’instabilité, mais avec elle.
En attendant, portez-vous bien.
Séverin Duc
📚 Docteur en histoire, je suis l’auteur de plusieurs livres dont la trilogie en cours Les Alpes du Futur (disponibles aux Éditions Inverse).
🏔️ L’expérience historique est l’un des moteurs les plus puissants des Alpes et de l'intelligence territoriale.
🎙️ Je promeus cette conviction forte dans mes écrits, mes conférences et mes missions de conseil.
🇨🇭❤️🇫🇷 Mes offres sont sur mon site, et mon CV est sur Linkedin. Pour en discuter, n’hésitez pas à m’écrire à l’adresse suivante : severin.duc@backfuture.frCanton du Valais, Décret pour la gestion des conséquences des événements naturels ayant touché le Lötschental adopté “en lecture unique par 112 voix contre 0 et 16 abstentions”, 18.12.2025 (lien).
Canton du Valais, Loi sur la protection de la population et la gestion des situations particulières et extraordinaires (LPPEx) du 15.02.2013 (version actuelle du 01.09.2019 en ligne).
Ugo Majone, “La frana della Val Pola in Valtellina (1987)”, Atti del Convegno Le Alluvioni in Italia, Roma, 7-8 Maggio 2007, p. 2-20 (en ligne).
République italienne, Legge 2 maggio 1990, n. 102. Disposizioni per la ricostruzione e la rinascita della Valtellina e delle adiacenti zone delle province di Bergamo, Brescia e Como, nonchè della provincia di Novara, colpite dalle eccezionali avversità atmosferiche dei mesi di luglio ed agosto 1987 (en ligne).






