Alpes. Réveiller nos ressources dormantes
Après "Snowball. Warren Buffett dans les Alpes", notre réflexion continue : si nous devons investir nous-mêmes dans les Alpes, comment et où le faire ? Et surtout, pourquoi.
📚 Docteur en histoire, je suis l’auteur de plusieurs livres dont la trilogie en cours Les Alpes du Futur (disponibles aux Éditions Inverse).
🏔️ L’expérience historique est l’un des moteurs les plus puissants des Alpes et de l'intelligence territoriale.
🎙️ Je promeus cette conviction forte dans mes écrits, mes conférences et mes missions de conseil.
🇨🇭❤️🇫🇷 Mes offres sont sur mon site, et mon CV sur Linkedin. Pour en discuter, n’hésitez pas à m’écrire à l’adresse suivante : severin.duc@backfuture.fr1/15. Les turbulences climatiques de la montagne ne peuvent laisser indifférent. Mais si on souhaite prendre sa part, quelle attitude choisir ? Comme on dit en Italie, il faut savoir mettere la faccia, littéralement “mettre son visage”, prendre ses responsabilités et s’assigner un principe directeur. Le mien est le suivant :
Comment penser et agir dans des Alpes de plus en plus illisibles ?
2/15. Ce principe directeur ne sort pas d’un bureau climatisé. Il est le fruit d’une immersion profonde dans le tissu alpin, dans toutes ses forces, ses limites et ses contradictions. Cette année, de Grenoble à Salzbourg, de la Maurienne au Valais, de Paris à Neuchâtel, je me suis levé tôt (le 05h08 pour Coire nécessite beaucoup de café), et je me suis couché tard.
Ma récompense a été de rencontrer celles et ceux qui prennent leurs responsabilités. Devant des maires et des populations de montagne, des géomètres et des hydro-électriciens, des industriels et des paysans, des acteurs du tourisme et du patrimoine, de conférences en missions de conseil, j’ai pu mesurer l’épaisseur des défis et des craintes, mais aussi une force d’âme.
3/15. Nous aurons besoin de cet esprit résolu tant les défis sont nombreux et leur complexité exponentielle. La tâche est d’autant plus important que, depuis 1945 au moins, nos Alpes ne sont plus structurellement rurales et paysannes, mais urbaines et tertiarisées.
En route, on a perdu la notion de “ressource finie”, donc une certaine culture de l’allocation fine du capital. L’idée n’est pas défendre la notion un peu usée de développement durable mais de se demander ce qu’on veut pour nos Alpes et comment on va financer cette volonté.
5/15. La notion de “développement territorial” prend ici tout son sens.
Comment rendre nos Alpes plus endurantes ? Comment maintenir la qualité de vie dans les Alpes alors que les défis augmentent ? Comme un bon sportif, c’est la capacité à faire circuler l’oxygène qui compte et non d’avoir une bonne cuisse et un bon mollet ? Pour moi, les Alpes doivent apprendre à “faire corps” et non à “faire tapis” sur un ou deux secteurs.
Autrement dit, un territoire qui tiendra la distance sera celui qui saura faire circuler les capitaux entre les silos actuels. Et sans que cela passe uniquement par la péréquation fiscale ou le repli autarcique.
6/15. Pour l’heure, on est encore dans l’expectative. Est-ce que notre indéniable prospérité alpine agit comme une anesthésie… comme si notre richesse nous rendait aveugles aux menaces existentielles ?
Pour dire les choses concrètement, nous agissons comme ce randonneur imprudent qui s’aventure en montagne parce qu’il sait que l’hélicoptère viendra.
7/15. Je peux en témoigner à la première personne car j’en ai fait l’expérience. En août 2023, j’ai glissé puis suis tombé dans un puits de 10 mètres de profondeur.
Grâce à l’appel d’un ami que je ne remercierai jamais assez pour son sang froid, j’ai pu être hélitreuillé par le Soccorso alpino Valdostano. Grâce aussi à une chaîne de secours impeccable, j’ai bénéficié d’un système que nous savons être, en montagne, parfaitement fonctionnel.
Si moi-même — dont le métier, la profession et la passion consistent à analyser les structures et les risques en montagne — je n’ai pas vu les signaux orange sur le tableau de commande, est-ce parce que quelque chose s’est atrophié en moi ?
À quoi servent les “valeurs de la montagne” si on passe outre les risques ?
8/15. Encore faut-il les voir venir.
Quelques jours après la catastrophe de Blatten, le rédacteur en chef de la “prestigieuse” Neue Zürcher Zeitung, se sentant sans doute intelligent depuis son canton sur-urbanisé, osait écrire :
« Les politiciens pris au piège de l’empathie, ou pourquoi le retour de Blatten devrait rester une illusion […].
Peut-être que, à l’avenir, les fonds d’aide au développement ou les recettes provenant de la taxe sur le CO2 pourront être redirigés vers les Alpes. Mais cela ne suffit pas, il faut des idées impopulaires.
“Les régions périphériques doivent entreprendre un dépeuplement et un reboisement dignes, accompagnés d’aides à la sortie”, exigeait le journaliste Beat Kappeler il y a plus de vingt ans. Et le professeur d’économie René L. Frey provoquait autrefois avec cette question : “Pourquoi ne pas laisser certaines vallées retourner à l’état sauvage ?”
Le retrait de la civilisation réduit le potentiel de dommages. Là où il y a moins, il y a moins de dégâts. Mais qui exactement doit capituler devant les forces de la nature ? Qui déménage ? »1

9/15. On se tromperait de discuter de cet article sur le plan de la morale puisque, manifestement, son auteur n’en a pas. À mon avis, l’article contient un autre message, et il est beaucoup plus pernicieux. Si un personnage d’importance à Zurich s’autorise une telle déclaration (les Alpins sont des assistés qui coûtent cher), c’est qu’elle est pensable et entendable par son lectorat de décideurs.
Si les choses deviennent vraiment difficiles à cause du climat, quand viendra l’heure des choix entre les plats-pays et les Alpes, les États centraux ne plieront-ils pas en faveur de la masse (électorale) des plaines urbanisées ?
Désormais, la plaine nous regarde au prisme d’un tableur Excel. Notre seule réponse ne peut être de nier les chiffres, mais d’opposer à cette comptabilité défaitiste la seule ressource infinie de nos vallées : la richesse née de la contrainte.
10/15. Désormais en territoire du risque climatique, les communautés alpines doivent envisager leur stratégie d’avenir à l’aune de l’autonomie financière, donc dans l’investissement de longue durée, plutôt que dans la quête de nouveaux subsides.
Pour pleinement assumer ce tournant, nous devons faire sauter le verrou de l’infériorisation. Louables en soi et productrices d’effets positifs, la Loi Montagne en France, la Politique régionale comme l’Aide suisse à la Montagne ont légitimé l’idée que la pente, le froid et l’altitude sont des “handicaps” que seule une intervention extérieure permettrait de réduire.
11/15. Ces politiques nous ont aidés et endormis.
C’est pourquoi j’appelle “ressources dormantes” ces ressources qui ne demandent qu’à être réveillées par une doctrine d’action claire avant que le ciseau budgétaire ne se referme définitivement sur nos ambitions.
Interrogeons donc deux ressources dormantes : le capital financier et le capital humain dans les Alpes.
12/15. Traversée de flux, la montagne dispose aussi de nombreux stocks : paysages, alpages et… barrages. En 2023, en Suisse, pour une production hydroélectrique de 37 000 GWh/an (équivalente à 37 centrales nucléaires), le Valais contribuait à hauteur de 10 000 GWh, et les Grisons de 8 000 GWh. En France, la Savoie produisait 7 000 GWh.
Comme les Norvégiens ont investi les revenus de la mer du Nord dans un fonds stratégique, une partie du cash-flow électrique des Alpes devrait être sanctuarisé dans un fonds dont les intérêts financeraient de l’investissement d’avenir.
13/15. Mais où investir ce capital financier ? Eh bien, dans l’esprit d’entreprise et l’économie de la connaissance, bref le capital humain alpin.
Dans ses rapports annuels des années 60-70, Warren Buffett n’avait d’yeux que pour les patrons des entreprises qu’il rachetait. Non content de les laisser en place, il leur mettait à disposition des capitaux pour qu’ils déploient totalement leurs compétences. Citons en exemple Ken Chace pour les activités textiles et Eugen Abbegg pour le secteur bancaire.
Dans les Alpes, qui sont nos Chace et nos Abbegg ?
14/15. Un tissu industriel et industrieux tapisse l’ensemble de nos terres alpines : l’Isère, la vallée de l’Arve, la Combe de Savoie, le sillon valaisan du Rhône, les vallées grisonnes, le Trentin, Innsbruck et les deux Tyrol, Graz, la Carinthie, etc.
Grâce à ses PME, les Alpes peuvent et doivent devenir le laboratoire mondial de l’ingénierie du risque (climatique) adossée à des savoir-faire de longue date (mécanique, bois, hydraulique, câbles...).
15/15. Généralement spécialisés dans la production de la précision et la gestion de la contrainte, les PME, leurs patrons et leurs employés qualifiés forment une des ressources dormantes les plus importantes des Alpes.
Les équipes d’un fonds souverain d’une commune ou d’un canton suisse ou d’un département français devront apprendre à identifier et cartographier ces capitaines d’industrie locale, puis enclencher la prise de parts minoritaires dans leur PME.
Mais ce, sans être décisionnaire, car il faut savoir faire confiance à celles et ceux qui savent :-)
On s’arrête là pour cette fois-ci, mais promis, on reviendra, avec des étais, des rails et des poulies. Car les ressources dormantes sont là.
En attendant, qu’est-ce qui manque aux Alpes pour qu’elles s’emparent de leur futur ? Peut-être une conscience de soi pleinement assumée et… transcrite dans une pensée vraiment alpine ?
L’année 2026 sera l’occasion de travailler à cette pensée et d’outiller la liberté de manœuvre qu’elle nous donnera.
En attendant, portez-vous bien, et passez d’excellentes fêtes.
Séverin Duc
📚 Docteur en histoire, je suis l’auteur de plusieurs livres dont la trilogie en cours Les Alpes du Futur (disponibles aux Éditions Inverse).
🏔️ L’expérience historique est l’un des moteurs les plus puissants des Alpes et de l’intelligence territoriale.
🎙️ Je promeus cette conviction forte dans mes écrits, mes conférences et mes missions de conseil.
🇨🇭❤️🇫🇷 Mes offres sont sur mon site, et mon CV sur Linkedin. Pour en discuter, n’hésitez pas à m’écrire à l’adresse suivante : severin.duc@backfuture.frCe contenu est publié sous licence Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0). Vous êtes libre de partager ce contenu, à condition de citer son auteur et la source, de ne pas le modifier et ne pas l’utiliser à des fins commerciales. © Séverin Duc — Back/Future — 2026.
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