
L'AUTEUR | Séverin Duc est historien et entrepreneur alpin. Docteur de la Sorbonne et ancien membre de l'École française de Rome, il a consacré quinze ans de recherches aux dynamiques de pouvoir dans l'Arc alpin et au-delà : une thématique au cœur de sa trilogie Les Alpes du futur. Il est fondateur de L'École de la Pente, une entreprise de stratégie alpine qui accompagne les territoires de montagne.
🚠 LinkedIn | 📩 severin.duc@ecole-de-la-pente.ch1/13. Situé à une altitude comprise entre 1380 m et 1670 m, le petit alpage cantonal de Gloggern est accroché au versant nord-ouest de la Marwees, au-dessus de la Seealp.
Inscrite comme alpe commune depuis 1706, l’exploitation de Gloggern est très contrainte par la pente, « pas sans danger même pour le petit bétail », lit-on. Conséquence : une seule vache en 1893, puis 1 taureau, 6 génisses et 40 chèvres en 19081.
2/13. Au regard de la rudesse des conditions et, on peut le supposer, des aménités des autres alpages, les propriétaires se sont succédés tout au long de l’histoire de son exploitation. Au plus tard depuis 1966, l’alpage de Gloggern n’est plus exploité. Ni vaches ni chèvres, ni berger. Il reste une pente raide, une hütte sur son replat à 1635 mètres qui accueille désormais les randonneurs et une herbe de qualité qui voit passer les saisons.
Un friche, donc ?
Non pas : « un visiteur fidèle de l’alpe fauche chaque année une petite surface et laisse le foin sec aux animaux sauvages comme réserve de fourrage pour l’hiver » précise pudiquement Josef Inauen.

3/13. Ces mots concernant Gloggern ont été publiés en même temps que les fiches de 187 autres alpages et droits d’alpes du canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures. Signé par Josef Inauen, Innerhoder Alpkataster 2012/2013 constitue un ouvrage à la fois confidentiel, minutieux et structurel : une densité formidable2.
Son auteur est une figure à la fois typique et fascinante de la notabilité appenzelloise cumulant rôles et fonctions tout au long de sa vie3. Paysan né dans une famille nombreuse, Inauen a été, près de deux décennies (1982-2001), Landeshauptmann, ministre cantonal de l’agriculture et des forêts.
Fondateur et président de la filière du fromage d’Appenzell, Josef Inauen a été un des grands transformateurs du canton et, fondamentalement, un des plus grands connaisseurs de ses structures portantes. Décédé en 2022, il fait parti de ses gens avec qui on regrette de n’avoir jamais pu échanger.
4/13. Parvenu à la retraite, il réalise le tour de force de mettre en mémoire la gestion du territoire, en publiant cinq enquêtes en dix ans :
Le Cadastre des alpages (2004) ;
Les pâturages de ferme (2007) ;
Les corporations forestières et les communautés foncières (2009) ;
Les oratoires, les croix de chemin et les chapelles (2012) ;
Une seconde édition du Cadastre des alpages (2014) dont nous parlons aujourd’hui4.

Josef Inauen, Innerrhoder Alpkataster 2012/2013 (lien).
5/13. Aride en apparence, fascinant dans son contenu, l’Alpkataster de 2012/2013 occupe une place de choix dans ma bibliothèque. Chaque fiche d’alpage est accompagnée d’une carte topographique et d’une photographie réalisée par Josef Inauen à l’été 2013.
Page après page, on y découvre les résultats d’une enquête minutieuse :
le nom et les coordonnées du propriétaire et de son exploitant (une bonne partie des alpages sont loués) ;
la surface concernée et ses usages réels (agricole, forestier, cultures, agrément, désuétude) ;
les modes de propriété et d’exploitation ;
les droits d’alpe (Alprechte ou droit d’estiver une vache) ;
la charge de l’alpe (Bestossung ou quantité et qualité des bêtes) ;
la durée de l’estivage ;
les bâtiments, les équipements intérieurs et extérieurs (eau, énergie, accès) ;
la valorisation directe du lait et/ou du lieu (vente de produits et nuitées) ;
les droits coutumiers liés à l’alpage ;
enfin, des éléments d’histoire remontant parfois au XVIᵉ siècle, plus souvent aux XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles.
6/13. Parmi ces quelque 190 alpages, Gloggern donc.
Pourquoi faucher une pente raide dont le foin sera destiné à des animaux sauvages, hormis les motifs avancés de gain en biodiversité et de réduction marginale du glissement du manteau neigeux ?
On peut oser plusieurs hypothèses, de la plus explicite à la plus hardie. Commençons par dire que produire une Futterreserve (une réserve de fourrage) pour les animaux sauvages prolonge la raison d’être de la fauche : le foin doit servir à nourrir des animaux, qu’ils soient domestiqués ou non. Or, si le fauchage ne rapporte rien — l’argument de la chasse semble mineur —, voire coûte, n’est-ce pas qu’il rapporte autre chose ?
7/13. Pour qui connaît la montagne, et ce qu’elle fait à ses habitants, on comprend donc que le transfert de la fonction du foin du domestique vers le sauvage ne suffit pas à expliquer ce qui se joue.
Il en faut des motifs pour s’en aller là-haut faire les foins.
Pour les personnes concernées par les alpages, la friche (Vergandung) fonctionne comme une angoisse : quelque chose qui progresse, et qui, si on ne s’y emploie pas, gagne du terrain.

8/13. Refuser la Vergandung de l’alpe de Gloggern, c’est refuser que la signification de la pente disparaisse aux yeux de tous, c’est aussi refuser que se dissolve une certaine image de soi.
L’herbe non pâturée, non fauchée renvoie l’image négligée d’une terre sans personne capable d’effort. Laisser gagner la friche, c’est abandonner, voire trahir, celles et ceux qui, au fil des siècles, ont travaillé la pente.
Peut-être que le faucheur prolonge aussi un acte de jeunesse, celui d’un membre de sa famille ou d’un être cher, sans doute une pratique de longue date.

9/13. Le « visiteur fidèle de l’alpe » ne fauche qu’une kleine Fläche, une petite surface des 29 ha de surface herbeuse, jamais toute la pente. Cela laisse penser que la friche est elle-même un prétexte : il y a un geste qui semble valoir pour lui-même, en lui-même, autosuffisant, comme mémoire du corps, presque régulateur d’un rapport physique et spirituel à la montagne.
Sans partir dans un tourbillon d’analyses (le péché mignon des chercheurs en sciences humaines) ni tomber dans le travers de certains montagnards (qui consiste à faire croire qu’ils ne savent pas pourquoi ils agissent, et ferment le ban par un « c’est comme ça »), il faut prendre au mot ce qui se joue : la montagne de la vie vigoureuse produit des effets durables, magnétiques, indicibles au plus grand nombre.
Une forme de noblesse par le geste, d’habituation à l’effort, sans discours, ici jusqu’à l’effacement de son nom et d’une action portée au profit d’animaux sauvages insaisissables. Quelque chose est encore à découvrir dans le geste de fauche de Gloggern.

10/13. Ce don d’effort trouve une part d’explication dans une autre belle page de Josef Inauen. Intitulée Le fauchage de montagne, un travail devenu rare, la page 46 se lit comme une clé de lecture de l’alpe de Gloggern :
« Mais il faut plus encore pour ce travail : des idéalistes [de l’alpe de Bollenwees] qui prennent plaisir à cette besogne là-haut, à une hauteur aérienne. […] Le fauchage de montagne dans les pentes raides n’a en revanche plus chez nous de chance de survie que s’il y a encore des faucheurs qui n’attendent pas un grand rendement de leur travail, qui se donnent un salaire tout particulier, qui ne se paie pas en francs mais en satisfaction d’avoir accompli quelque chose de spécial »5.
11/13. Quel est ce « quelque chose de spécial » (etwas Besonderes) livré au fond de la page 46 et qui détonne dans un Alpkataster qui n’est que chiffres, mesures, quotas, charges, rendements ? L’air de rien, notre montagne appenzelloise, cette mécanique de précision, semble buter sur quelque chose.
Heureusement, la page suivante rouvre la question. Dans Alpes disparues, droits d’alpe : vestiges, l’auteur explique l’abandon de certaines alpes en raison des difficultés d’exploitation, d’autres possibilités de revenu et d’une politique agricole qui réclame des exploitations plus grandes6.
En contrepoint, les Idealisten, comme le Treuer Besucher der Alp, feraient l’inverse en se payant d’une monnaie que les tableurs de l’État cantonal et des marchés agricoles ne peuvent pas mettre en colonnes et rangs.

12/13. Josef Inauen n’est pas un poète égaré dans la montagne : sa poésie est cadastrale. Il est celui qui a fait de l’Appenzeller Käse un produit respecté et normé, et qui, dans son Alpkataster, consigne le prix des droits d’alpe depuis 1839.
L’argent compte, car un sou est un sou. Mais le profit, lorsqu’il devient la seule mesure, finit par peser plus lourd que les communautés qui le produisent.
Chaque territoire a sa propre capacité de charge économique et, si j’ose dire, son propre Alprecht financier : le connaître, c’est éviter la rupture… de charge, l’épuisement. C’est aussi s’autoriser à penser les conditions les meilleures de sa prospérité.
13/13. La maîtrise de la filière du fromage d’Appenzell a été un puissant gage d’indépendance. Pour éviter que les producteurs de lait et de fromage ne deviennent des pièces asservies à un dispositif de pompage des flux, bref des coquilles traversées de tuyaux, il a fallu apprendre à jouer avec la loi du marché.
Quitte à laisser des plumes ?
C’est qu’on détecte une tension, car on sait la reconnaître : le profit est une force puissante, déstabilisante, décapante. L’archéologie des alpages appenzelloise, rien que pour la Seealp (l’alpage du lac), a inventorié 64 ruines, comme autant de lieux abandonnés au fil du temps, au faveur, peut-on lire, de lieux de production concentrés7.
Par contraste, à Appenzell, le temps long, l’histoire, la mémoire, la patience, la gratuité, l’effort sont des contrepoids indispensables.

Ni la communauté d’alpage, ni le canton, ni le marché ne peuvent payer ce que le faucheur de la Gloggern reçoit : la joie de laisser la pente ouverte une saison de plus. Du reste, qui est-on pour décider que tout est fini ? Etwas Besonderes, ce « quelque chose de spécial », c’est peut-être cela : la fierté d’agir pour être durablement maître chez soi.
La prochaine fois, nous descendrons les flancs herbeux de la Gloggern pour remonter ceux du Valais, le canton des très hautes terres et de la grande pente. Là, le soin des choses ne laisse pas le choix d’une année de plus : jour après jour, saison après saison, il faut tenir, retenir, canaliser.
En attendant, portez-vous bien.
Séverin Duc
📩 severin.duc@ecole-de-la-pente.ch
Josef Inauen, Innerrhoder Alpkataster 2012/2013. Die Alpwirtschaft in Appenzell I. Rh. mit einem Beschrieb der einzelnen Alpen und Alprechte, Innerrhoder Schriften 16, 2014, p. 104-105.
Josef Inauen, Innerrhoder Alpkataster 2012/2013, op. cit.
Josef Inauen, Innerrhoder Alpkataster. Die Alpwirtschaft in Appenzell I.Rh. mit einem Beschrieb der einzelnen Alpen und Alprechte, Innerrhoder Schriften 12, Appenzell, Kanton Appenzell Innerrhoden, 2004 ; Innerrhoder Heimweiden. Mit einem Rückblick auf frühere Bewirtschaftungs- und Lebensformen, Innerrhoder Schriften 13, 2007 ; Innerrhoder Holzkorporationen und Flurgenossenschaften, Innerrhoder Schriften 14, 2009 ; Bildstöcke, Wegkreuze und Kapellen in Innerrhoden, Innerrhoder Schriften 15, 2012 ; Innerrhoder Alpkataster 2012/2013, op. cit. L’ensemble des ouvrages est disponible en ligne.
Josef Inauen, Innerrhoder Alpkataster, op. cit., p. 46 : « Bergheuen — eine selten gewordene Arbeit. […] Mehr aber noch braucht es dafür Idealisten mit Freude an dieser Arbeit in luftiger Höhe. […] Das Bergheuen in den Steillagen hat dagegen bei uns nur dann noch eine Überlebenschance, wenn es weiterhin Heuer gibt, die von ihrer Arbeit keinen grossen Ertrag erwarten, die für sich einen ganz speziellen Lohn berechnen, der nicht in Franken besteht, sondern in der Genugtuung etwas Besonderes geleistet zu haben. »
Ibid., p. 47 : « Eingegangene Alpen, Alprechte — Überreste. » Josef Inauen signale aussi l’inventaire de la Seealp. Le nom complet de la publication est : Jakob Obrecht et Giorgio Nogara, « Bestandesaufnahme von Wüstungsplätzen auf der Seealp », Innerrhoder Geschichtsfreund 54, 2013, p. 73-82 (en ligne).
Jakob Obrecht et Giorgio Nogara, « Bestandesaufnahme… », art. cit.




