Le retour de l'Histoire ou comment équiper la pente
Le chemin sera sinueux, parfois escarpé. Mais ceux qui lisent la pente savent que les passages difficiles font partie du chemin, et qu'il faudra les équiper.

L'AUTEUR | Séverin Duc est historien alpin et stratège territorial. Docteur de la Sorbonne et ancien membre de l'École française de Rome, il a consacré quinze ans de recherches aux dynamiques de pouvoir dans l'Arc alpin et au-delà, une thématique au cœur de sa trilogie en cours Les Alpes du futur. Il a fondé L'École de la Pente, une entreprise qui accompagne la complexité des défis des communautés de montagne.
🚠 LinkedIn | 📩 severin.duc@ecole-de-la-pente.chIl y a quelque chose de beau à clore une trilogie. Car on sait que, sous une forme ou une autre, la pensée va continuer. Penser avec les Alpes — avec ce qui dure, ce qui résiste et ce qui se transmet — ne recherche pas la clôture. Au contraire.
Les trois volumes des Alpes du futur (le troisième sortira à cet automne) ont été écrits avec une conviction simple : les communautés alpines pensent depuis des siècles mais, orientées vers les actes, elles n’ont pas cultivé la circulation de la pensée contrairement aux centres urbains.
Cette asymétrie n’est pas une fatalité. Elle est un problème qu’on doit nommer — pour ensuite le dépasser.
Puisse Les Alpes du futur servir à cela : équiper la pente.

1/15. Depuis plusieurs années, les promesses de croissance heureuse se dissolvent les unes après les autres. Une pandémie mondiale et un équilibre géopolitique épuisé ont ramené notre continent au réel. Ce que nous vivons n’est pas une accumulation de crises conjoncturelles ou de l’écume de surface. C’est le retour du tragique dans l’histoire.
Mais une différence majeure sépare notre époque des précédentes : le grand perturbateur n’est plus seulement l’hubris d’un empire — que la volonté d’un autre empire peut ramener à la raison — mais un climat déréglé hors-de-contrôle. Face à cette force géophysique décuplée, l’idéologie de l’optimisation est impuissante.
Seul le niveau de maîtrise compte : pas le contrôle total, mais la capacité à lire les contraintes et, par les compétences, en faire des actifs — pas qu’économiques — de haute valeur.
2/15. Entre 1990 et 2020, nous avons vécu, dans notre hémisphère, une parenthèse plutôt heureuse : on pensait le gain sans la contrainte, donc sans penser la valeur dans la longue durée.
Dans cet intervalle de dérégulation, bien des territoires alpins ont tangué : on a ouvert les bras aux dividendes faciles de la mondialisation, dont la spéculation immobilière est le vecteur essentiel en altitude. On a abdiqué la souveraineté foncière et culturelle de territoires séculaires, lesquels sont devenus à risque avant même que le climat s’emballe.
Heureusement, à bas bruit, des collectifs — dans les communes, les bourgeoisies, les consortages, les groupements agricoles — ont continué à prendre soin des structures profondes : les eaux, les forêts et les alpages. Ce sont eux qui ont préservé l’essentiel.
3/15. En bien des lieux, la capitulation a pris la forme de l’échange du capital existentiel — la culture locale, la terre, les versants, les droits séculaires — contre les flux financier et l’optimisation des coûts. Croyant s’enrichir, bien des communautés ont organisé, en toute fin, leur propre dépossession.
Le véritable réflexe de la pente aurait dû commander qu’on innove et qu’on investisse, qu’on se trompe, qu’on apprenne, qu’on accepte de pas tout avoir tout de suite au lieu de livrer les arpents soigné par quinze générations à un résident alternatif.
On tient son relief en le soignant. Une fois lâché, c’est foutu. Les prix grimpent. Les enfants iront vivre en ville.
4/15. Comprendre ce mécanisme et élargir l’espace où une pensée alpine devient possible a orienté la patience de mon travail, sans nostalgie romantique, sans repli identitaire, sans quémande de reconnaissance, sans affirmation de supériorité.
Il suffisait simplement de le penser comme un acte de santé psychique : bâtir une armature pour extraire l’intelligence des structures alpines et, enfin, la convertir en force opérationnelle.
Pour ce faire, on devait écouter, discuter, se remettre en cause, travailler et entreprendre — bref prendre le temps de forger un cadre de pensée pour ne plus avoir à demander la permission d’exister. Il a fallu construire un système ad hoc : une newsletter, des livres, une entreprise.
5/15. Il a fallu, en premier lieu, questionner la croyance engourdissante de la montagne-objet de consommation pour restituer sa potentialité de territoire émancipé. Cet acte de désaliénation culturelle a structuré le volume 1 des Alpes du futur — L’Histoire est notre Alliée (2024).
La porte était ouverte : l’espace ménagé pouvait accueillir une éthique de la responsabilité. Le volume 2 — Écouter les murmures de l’Histoire (2025) — mettait en lumière la puissance industrielle alpine et le “faire par soi-même” : la preuve que les Alpes disposaient d’une culture de l’action rendant possible une véritable politique de la pente.
Enfin, comme objectif du volume 3 (à paraître), il fallait éprouver la pertinence de cette éthique dans l’étude des actes concrets forgés en montagne. De la genèse des Grisons aux XVe-XVIe siècles à l’innovation législative du Décret Blatten, j’y retrouvais que la liberté et la dignité dans la pente étaient les ferments les plus vifs d’un contrat social et politique. Je dois à ces deux cantons de m’avoir fait comprendre que la contrainte n'était pas un fardeau à compenser, mais une force à maîtriser.
6/15. Pour boussole, faisons trésor de Fernand Braudel et de sa théorie de la longue durée. Contre l’agitation panique de l’actualité immédiate — l’écume des jours —, on doit s’arrimer à ce qui fait structure : ce magma profond qui persiste à travers les siècles.
Le mal existentiel dont souffre de nombreux territoires de montagne est de croire qu’on peut fonder une identité collective sur un seul secteur économique. La structure, la vraie forge de la montagne, réside dans des institutions rodées par la gestion patiente des ressources, siècle après siècle.
7/15. Elles se nomment communes, assemblées primaires, bourgeoisies, consortages, consorteries, triages, groupements pastoraux, Holzkorporationen, Waldgenossenschaften, Flurgenossenschaften, Agrargemeinschaften, Alpgenossenschaften, regole, vicinie ou comunaglie. On les sait prolongées aujourd'hui par l'esprit d’un Groupement des Populations de Montagne du Valais romand, des GIDA, des GAEC, des CUMA et des services de remplacement français.
De lieu en lieu, elles forment une seule et même armature : le souci de durer opposé à la force des contraintes et, par le métier, de produire de la valeur — économique et sociale, donc politique et culturelle.
Cependant, un des dangers résident l'anesthésie par le subside — en soi, les subventions ont un sens réel de péréquation — mais qui peut substituer à l’autonomie stratégique une dépendance financière. Même avec des ressources limitées, fut-ce pour des projets ciblés, un territoire alpin doit toujours se penser comme un centre de décision et de pouvoir. Ce n’est pas toujours le cas, et cela la fragilise.
8/15. Une personne de passage s’imagine que le paysage alpin est une donnée de la nature. C’est une illusion. Les chemins d’alpages praticables, les forêts de protection entretenues, les versants stabilisés sont les résultats d’une présence humaine organisée, disciplinée et patiente.
Sans cette « infrastructure collective du soin », la montagne devient instable et les villes au débouché des vallées, des zones de danger. Le réensauvegement n’est pensable que depuis un bureau climatisé : les Alpes n’ont pas été sauvages depuis au moins 2000 ans.
Mais alors qu'est-ce qui nous manque ?
9/15. Les Alpes n’ont jamais attendu les théoriciens pour penser ; elles pensent par la pratique et l’épreuve du réel. L’Alpbuch de la Schwägalp en Appenzell, daté de mai 1747, n’est pas une abstraction. C’est une mise en ordre pragmatique réglant les droits d’usage (Kuhrecht) pour une charge de 491 bovins.
Le document le rappelle : il faudra le faire Alles Treulich und ohngefährlich : “loyalement et sans intention de nuire”1. Mais n’idéalisons pas la montagne, encore moins ses sociétés. Retenons cependant que cette discipline de préservation des sols a devancé de plusieurs siècles la théorisation sociologique des communs.
On retrouve cette même intensité focalisée sur le réel lorsque l’État du Valais répond, par exemple, à l’instabilité destructrice des versants (du téléphérique de Sarreyer au Décret Blatten) et tout en renforçant, dans la durée, sa forge intellectuelle (la HES-SO Valais-Wallis). Face à la contrainte, l’esprit alpin ne disserte pas : il tranche, il documente, il exécute… C'est sa force — et son angle mort : il abandonne trop rapidement le discours sur soi.
10/15. Depuis trois siècles, la montagne subit la colonisation du regard de la plaine : l’effroi médiéval face à la roche, le “peuple des bergers” d’un Haller, le fantasme politique de Rousseau, la mise en terrain de jeu ou l’aménagisme par les infrastructures lourdes. Tant de regards extérieurs qui ont transformé la montagne en objet passif, en décor consommable ayant un peu honte de sa structure paysanne.
Cette gangue est si solidifiée qu’elle aliène bien des montagnards. Le jour où un élu alpin se laisse enfermer dans la question “Comment justifier le coût de ma montagne ?”, il a signé sa capitulation. La seule réponse valable est l’affirmation de sa fonction vitale, stratégique.
La montagne ne coûte pas : elle rapporte.
11/15. Il nous faut briser cette gangue — ce plâtre qui immobilise ce qui n’a jamais eu besoin de l’être. Non pas en niant la plaine — il faut rester un partenaire sérieux — mais en proposant des critères d’évaluation corrélés aux réalités de la montagne.
On doit penser la montagne depuis ses propres archives, sa propre géographie, ses propres mots. Des concepts comme Flurgenossenschaft, bisse ou commune bourgeoisiale ne se traduisent pas commodément en langage technocratique car ils contiennent une épaisseur de civilisation.
Penser et gouverner depuis ces réalités, c’est reprendre le pouvoir sur le récit.
12/15. Ceci n’est pas un luxe. En effet, le retour de l’Histoire pose une question brutale que la parenthèse libérale croyait avoir dissoute dans la société de consommation : comment durer dans un monde instable ?
L’Europe des métropoles n’a pas vraiment de réponse. Au gré des crises, les choses iront sans doute vers le renforcement des pouvoirs centraux et de leur goût pour les lois d’exception, les éloignant plus encore des réalités concrètes, donc des solutions viables.
On a passé trente ans à optimiser des flux, à fluidifier des échanges virtuels, oubliant la matérialité de la durée, la fragilité des stocks et la vulnérabilité des infrastructures. En montagne, fort heureusement, la culture du risque a permis de conserver l’éthique du soin — ces pratiques de gestion de l’illisible — par-delà les aménagements lourds et le tourisme industrialisé.
Les paravalanches ont existé avant l’idée de résilience.

13/15. La civilisation n’est pas un acquis confortable, c’est un effort permanent. Elle se refait sur ce qui se défait, génération après génération, par des actes précis, ordinaires, collectifs.
Voter un budget communal sur le fil des défis imposés par le relief, entretenir un mur de pierre sèche, curer un bief : ces gestes n’ont rien d’héroïque, ils sont la trame d’une souveraineté qui, pour exister, n’a pas besoin de chercher des noises au voisin.
Ils disent : nous sommes là, voici ce à quoi nous tenons, ce que nous décidons et comment nous le faisons. Voilà une équation d’avenir : la durée, le respect de soi, la responsabilité collective. Pas comme une idéologie, pas comme une identité fossilisée, mais comme une pratique éprouvée.
14/15. Ce que la montagne propose repose sur un triptyque indissociable :
L’esprit d’entreprise : non pas l’éphémère de la startup, mais le sens originel de l’œuvre qui dépasse une vie et engage les générations futures. On entreprend non pour achever, mais pour transmettre.
Le soin territorial : la discipline rigoureuse consistant à gouverner un espace physique avec l’attention méticuleuse que l’on doit à ce qui nous fait vivre. On n’optimise pas, on soigne.
La force communautaire : la capacité éprouvée à édicter ses propres règles sous la seule dictée de la réalité du terrain et de la dignité de ses habitants.
15/15. L’affirmation souveraine n’est pas de l’arrogance. On ne dit pas qu’on est supérieur, juste qu’on a choisi d’être ce qu’on est. Simplement, quand le vent se lèvera, la montagne répondra présent. En attendant, un pouvoir qui s’ignore, c’est une communauté qui finira par se prosterner.
Les Alpes du futur ont eu pour ambition de dire que ce pouvoir existait déjà dans les actes des montagnards, mais qu’il leur manquait les mots pour s’émanciper du regard d’autrui.
La gangue ne se brise pas en un jour — car l’abdication donne le plaisir amer de ne plus avoir à penser par soi-même — elle se rompt par l’accumulation de pensées qui n’attendent plus de permission pour être formulées.
Comme ce mur de pierre sèche, comme ces pierres dans la pente qu’on remonte au printemps, l’œuvre ne s’arrête jamais.
À Stockholm, Albert Camus disait : “Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse.”
Cette formule est l’exacte définition de la mission de ceux qui habitent la pente. On ne cède pas aux utopies de l’aval, on empêche que le socle de l’amont ne s’effondre. Tenir la forêt, stabiliser l’alpage, sanctuariser le droit d’eau, armer l’assemblée locale. Tenir la présence humaine là où la nature est rude. Opposer la fermeté de la durée au vide du temps court.
En fin de compte, tenir la pente, c’est tenir sa part du monde.
Séverin Duc
Préambule à l’Alpbuch der Schwägalp, 1747, cité dans Hans Eugster, Die Alpen in Appenzell Ausserrhoden, Appenzeller Verlag, 2016, p. 32 (traduction Séverin Duc).








